Philippe Sers : « L’un des meilleurs souvenirs de ma carrière »
Il y a tout juste 30 ans, le 7 novembre 1990, l'actuel commentateur du MHSC, à l'époque en poste à France Bleu Hérault, vivait un moment inoubliable en commentant aux côtés du Président Louis Nicollin, le 8ème de finale retour de la Coupe des vainqueurs de coupes entre le club montpelliérain et les Roumains du Steaua Bucarest. Trois décennies plus tard, il revient sur cet épisode méconnu de l'histoire.
Tout d'abord, Philippe, comment décrirais-tu le contexte de l'époque en Roumanie ?
De mémoire, nous étions 11 mois après la chute de la dictature de Ceaușescu. Le match avait lieu le mercredi et, pour des raisons de logistique et de préparation, j'étais arrivé à Bucarest le lundi. J'étais dans le même hôtel que les joueurs (le Bucaresti) mais ces derniers ne sont arrivés que la veille. Je me souviens même qu'un avion réservé aux partenaires du club est arrivé le matin du match. Le fait d'être arrivé seul et avec un peu de marge m'a permis de m'imprégner de la situation de ce pays et j'en ai gardé un souvenir terrible. Je m'étais beaucoup intéressé à certains événements locaux dont celui de Timișoara (ville où avait débuté la révolte contre le régime). J'avais aussi suivi la rébellion du peuple en Roumanie qui s'était frontalement heurtée à l'armée, à la Securitate, qui était la garde rapprochée de Ceaușescu et de son épouse qui était totalement associée dans cette dictature d’un autre temps. Je me souviens d'un pays qui ne s'était pas encore ouvert au monde. Je me souviens d'une grande avenue où il y avait des bougies au sol, symbolisant les victimes de la rébellion du peuple. C'était impressionnant. Je n'avais pas de sentiment d'insécurité mais c'était très particulier, prenant et émouvant, de voir ce pays qui se libérait alors de la dictature.
Le mardi matin, en me baladant, j'ai vu des files d'attente de 200 m pour acheter des oeufs. Je me souviens aussi d'être allé dans un endroit qui pouvait être assimilé aux Galeries Lafayette locales avec, en haut du seul escalator, une surface une très grande pièce avec des tables de chaque côté et, d'un côté, 20 000 robinets bleus et de l'autre 20 000 robinets rouges. Je me suis alors fait expliquer que, du temps de Ceaușescu, il n'y a pas de robinets d'eau chaude et d'eau froide dans les foyers puisque l'eau chaude n’était disponible qu'une heure par jour entre 19h et 20h. La vente de ces robinets, aussi anecdotique que cela puisse paraître, faisait partie de la transformation du pays. En plein coeur de Bucarest, il y avait encore des voitures qui croisaient des charrettes. J'ai aussi pu voir des façades encore criblées de balles, suites aux événements de la rébellion. C’était chargé d’histoire et encore très frais.
Côté footbalistique, comment cela s'est-il passé ?
Il y avait eu un entraînement la veille mais nous n'avions pas pu y assister car l'encadrement était encore très strict. Nous avions toute proximité puisque, comme ça se faisait à l'époque, les journalistes logeaient au même hôtel que les joueurs, ce qui facilitait les interviews. Je me souviens d'ailleurs d'en avoir fait une avec le Président Louis Nicollin, dans l'ascenseur qui le menait à sa chambre, pendant que ce dernier achetait des cartes postales et toutes sortes de bibelots à un enfant qui s'était glissé avec nous avant que la porte ne se ferme.

Sportivement, comment le match s’était-il déroulé ?
Il n'y avait pas franchement de suspense étant donné que les Montpelliérains s'étaient imposés 5-0 au match aller à La Mosson. Je me souviens d'ailleurs que plusieurs titulaires parmi lesquels Manuel Thétis, Daniel Xuereb et Jacek Ziober n'étaient pas du voyage. Michel Der Zakarian était pour sa part titulaire, tout comme Pascal Baills. Il y avait 0-0 à la mi-temps, Patrick Colleter avait ouvert la marque en tout début de seconde période avant que Patrice Garande et Vincent Guérin ne clôturent le score. Le stade n'était pas plein, il était en partie rempli de soldats. Le match avait eu lieu en début d'après-midi ; il me semble que TF1 l'avait retransmis en différé avec les commentaires d’Alain Giresse et Frédéric Jaillant qui avaient d'ailleurs connu, comme beaucoup de médias, pas mal de problèmes de liaison. Heureusement j'avais été épargné par ces problèmes-là.
En parlant de commentateurs, tu avais fait la paire, ce jour-là, avec un consultant hors-pair en la personne du Président Louis Nicollin. Comment cela s'est-il concrétisé ?
L'idée est venue de lui. Il était suspendu pour trois rencontres par l’UEFA après être rentré sur la pelouse pour fêter la victoire à Eindhoven au tour précédent, et ne pouvait donc être présent sur le banc. Cette suspension le privait des deux matchs contre Bucarest et du match aller à Manchester. Dans les 15 jours qui ont séparé le match retour du match aller, je l'ai croisé à Grammont et il m'a lancé : « Sersou, je vais commenter le match avec toi à Bucarest ! » Sur le coup, je me souviens de lui avoir répondu : « Vous êtes sérieux Président ? » Il m'a répondu : « Oui ça m'intéresse ! J'ai vraiment envie de faire le match avec toi, on va se régaler ! » J'étais surpris et quand j'en ai parlé à la radio, personne ne m'a cru… mais ça ne coûtait rien d'y croire ! La seule chose que je devais faire c'était de préparer un deuxième micro et un deuxième casque.Le jour du match arrive, je vérifie bien tout le matériel, tout était prêt, il y avait des techniciens d'astreinte comme de coutume et, de mon côté, je ne pensais qu'à ça ? Le Président allait-il venir ? Est-ce que j'allais réellement commenter le match avec lui ? »
A 30 minutes du match, toujours pas de nouvelles de Louis, j’avais 200 de fièvre (rire) J'étais face au terrain, l'entrée de la cabine de commentateur était donc dans mon dos, et, alors que je venais de finir mon dernier son d'avant match, j'entends : « Il est où Sersounet ? » Le Président était là et bien là, comme il l’avait promis.

Comment était-il à l'antenne ?
J'ai la chair de poule quand j'en parle. Je me souviens qu'au départ, il n’avait aucune notion de cette fameuse lampe rouge qui indique, lorsqu'elle est allumée, qu'on est en direct. Heureusement il a vite pigé le truc. Il m'avait un peu chambré à l'antenne mais il était tout de même resté très sérieux, excepté lors de la composition d'équipe lors de laquelle il s'était amusé à dire un mot sur chaque joueur. Je me souviens qu'il ne voulait pas entendre dire que l'avance du match aller nous assurait d'un match tranquille et encore moins de la qualification. Ce qui m'avait beaucoup surpris, c’est que je m'attendais à ce qu'il soit uniquement dans le témoignage ; or, il commentait réellement le match. Ça lui arrivait de dire : « Et alors Laurent Blanc qui dégage, récupération de Valderrama qui tente de trouver Djaffo… » Il était vraiment très pro et à fond dans le rôle de commentateur.
On imagine sa joie lors des buts…
Lors de l'ouverture du score de Patrick Colleter, le Président m'avait engueulé à l'antenne en estimant que je n'avais pas suffisamment crié pour célébrer le but (rires). Autant vous dire que je me suis rattrapé sur les deux autres ! (le MHSC s’est imposé 3-0 NDLR). À la fin du match, je l’avais chaleureusement remercié. J'ai eu la chance de commenter des moments magnifiques à Montpellier, que ce soit la montée de 2009, le titre de Champion de France en 2012 mais ce souvenir-là a vraiment un goût particulier. C'était un honneur de pouvoir vivre et commenter ce match à ses côtés. C'est assurément l'un des meilleurs souvenirs de ma carrière, une grande fierté aussi.
Quel souvenir global gardes-tu de cette campagne de coupe d'Europe 1990-91 qui a vu le MHSC échouer de justesse en quart de finale de la compétition contre Manchester United ?
C'est un sentiment que j'ai ressenti lors de cette épopée-là mais également lors de celle du titre en 2012, à savoir qu'il y avait cette charge émotionnelle supplémentaire qui venait s'ajouter à celle inhérente à la compétition. Jouer la coupe de France, la coupe d'Europe, le titre de champion de France, cela crée un enjeu qui génère déjà beaucoup d'émotion et de tension, de l'excitation, mais cette charge émotionnelle est décuplée par le fait que Montpellier se soit retrouvé dans la position du petit face au gros. Commenter le MHSC en Coupe des coupes cette année-là, c'était absolument génial car on te pardonnera de perdre mais on aura une joie décuplée si tu gagnes. Ce n'est pas comme si nous étions un club puissant, habitué à ce genre de compétition et c'est aussi pour cela que cette aventure était extraordinaire à vivre. Sortir le PSV Eindhoven qui nous avait pris de haut, battre deux fois le Steaua Bucarest, c'était top… et je ne parle même pas du déplacement au théâtre des rêves d'Old Trafford, le stade de Manchester United. Voir Montpellier dans ce stade face à une telle équipe, c'était aussi impensable que magnifique.
Te souviens-tu d’une autre anecdote particulière lors de cette épopée européenne ?
A Manchester, voyant le Président Louis Nicollin dans la coursive, j'avais enjambé tous les pupitres de la tribune de presse, mon nagra à la main, pour faire une interview en direct avec lui à cinq minutes du coup d'envoi dans un stade plein à craquer. Il était profondément ému de voir son club dans cet endroit-là à cet instant précis. Quand je lui ai tendu le micro, il m'a simplement dit : « Quand je vois d'où l'on vient et où l'on est… » À cet instant-là, il s'est mis à pleurer. C'est la seule fois où je l'ai vu pleurer d'ailleurs… c'est dire combien ce moment était fort pour lui.



